À La Réunion, la lente reconquête de l'autonomie alimentaire

Sous deux serres grillagées, les bottes enfoncées dans la terre, Jean-Michel Grondin surveille ses plants de riz. Chapeau parsemé d'épines sur le crâne, cet agriculteur a replanté du "riz péi" sur 900 m2 il y a cinq ans. "J'avais 14 ans quand j'en ai planté pour la première fois, sur l'exploitation de mon père, dans les années 1970. Mais petit à petit, tous les producteurs réunionnais ont abandonné", raconte l'agriculteur de 63 ans depuis son exploitation de Bérive, dans les hauts de Saint-Pierre (sud).

Les difficultés de production, le cyclone Firinga en 1989 mais surtout la concurrence du riz asiatique avaient eu raison de la filière. Aujourd'hui, l'île importe environ 40.000 tonnes par an. Pourtant, le riz est un aliment de base à La Réunion. Les Réunionnais en consomment 200 kg par an et par unité de consommation, selon l'Insee, dix fois plus qu'en France métropolitaine. Seule Mayotte fait plus. "C'est notre mangé", résume Jean-Michel Grondin.

Depuis 2019, des parcelles tests sont relancées dans l'ouest de l'île. L'association Riziculteurs Péi 974, que préside M. Grondin, a investi dans une décortiqueuse et une blanchisseuse. Elle n'est pas seule. Au total, trois associations regroupent désormais 140 agriculteurs. La variété cultivée n'a rien à voir avec les rizières inondées d'Asie. Ce "riz pluvial" pousse sans avoir les pieds dans l'eau, sur les petites parcelles qui caractérisent le foncier réunionnais.

Mais les terrains escarpés compliquent tout. La récolte se fait à la main, grain après grain. La filière réunionnaise ne produit que deux à trois tonnes par an de riz, vendue 15 euros le kilo contre deux euros pour le riz importé. "Le riz réunionnais n'est pas accessible à tous les portefeuilles et on ne va pas changer les habitudes du jour au lendemain", concède le président de la chambre d'agriculture réunionnaise, Olivier Fontaine.

- Manioc, songe et fruit à pain -

Car malgré sa charge symbolique, le riz ne sera pas la clef de l'autonomie alimentaire réunionnaise. "Il serait illusoire de penser que ça va devenir la culture de l'avenir", tranche Éric Jeuffrault, directeur régional du Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (Cirad).

Les freins sont nombreux : accès aux semences résistantes au froid, impossibilité de mécaniser sur les pentes, main d'oeuvre rare. Et Madagascar, l'un des plus grands producteurs mondiaux, est à quelques heures d'avion. "Le riz restera au moins pour les vingt prochaines années un marché de niche", prédit M. Jeuffrault. La vraie marge de manoeuvre est ailleurs, selon lui : dans la diversification des cultures et des habitudes alimentaires.

Patate douce, manioc, igname, taro : les professionnels aimeraient que ces produits "meilleurs sur le plan nutritionnel" que le riz regagnent leurs lettres de noblesse et soient produits localement. Un projet de coopération régionale mené par la région, baptisé Food-Sec Semences, vise à produire localement semences et tubercules avec les pays voisins (Madagascar, Comores, Maurice, Seychelles).

Olivier Fontaine défend la même approche. "Nous allons planter 1.000 arbres à pain", annonce le président de la chambre d'agriculture, qui dit travailler aussi à augmenter les cheptels pour réduire la dépendance en viande porcine et en volaille. La Réunion fait d'ailleurs figure de bon élève parmi les territoires ultramarins. En 2023, 70% des fruits et légumes achetés sur l'île étaient d'origine locale, selon les chiffres disponibles. Pour la viande, le taux atteint 38%, en légère progression. Et la totalité des oeufs consommés à La Réunion sont produits sur place.

"La Réunion est devenue une entreprise agricole", observe M. Jeuffrault : "On a des filières qui sont aujourd'hui organisées, des coopératives, un abattoir qui appartient aux éleveurs. La filière fruits fonctionne, le maraîchage aussi". Mais la situation reste précaire. Une étude de l'Office de développement de l'économie agricole d'outre-mer (Odeadom) pointe un "équilibre fragile entre le revenu des producteurs et l'accessibilité pour le consommateur".

Avec, comme principal frein, la main-d'oeuvre. Entre 36 et 43% des chefs d'exploitation ultramarins ont plus de 60 ans, contre 25% dans l'Hexagone, une situation à laquelle La Réunion n'échappe pas. La main-d'oeuvre familiale s'est effondrée de plus de moitié en dix ans. "Si on n'augmente pas la rémunération des producteurs, personne ne veut le faire", conclut M. Jeuffrault.


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