Les vagues de chaleur marines deviennent plus intenses, plus longues et plus fréquentes. Dans un dossier publié le 2 juillet 2026, l’Ifremer détaille leurs effets déjà observés sur la biodiversité et le fonctionnement des écosystèmes côtiers : ponte précoce des huîtres, modification des herbiers, mortalité des gorgones, blanchissement des coraux et des bénitiers, ou encore raréfaction de certaines ressources marines.
Ces canicules marines ne concernent pas uniquement la surface. Elles peuvent aussi se développer en profondeur, parfois sans signal visible en surface, et atteindre des niveaux plus longs et plus intenses entre 50 et 200 mètres de profondeur. Leur suivi est jugé essentiel pour adapter les territoires littoraux, d’autant que ces épisodes peuvent aussi aggraver l’intensité des canicules atmosphériques.
Une canicule marine correspond à une température de surface de l’eau de mer plus élevée, pendant plus de cinq jours, que 90 % des températures observées à la même période de l’année sur les 30 années précédentes.
Des épisodes précoces en 2026
Les épisodes de chaleur durables observés en France en mai puis en juin 2026 illustrent cette évolution. En mer, les seuils sont dépassés de plus en plus tôt, notamment en milieu côtier.
Selon les données du réseau Ecoscopa, qui suit le cycle de vie de l’huître creuse sur huit sites côtiers de l’Hexagone, la lagune de Thau a atteint 25,4 °C le 30 mai, contre une normale saisonnière de 20,1 °C. À Brest, la mer a atteint 19,3 °C le 27 mai, contre 15,7 °C de normale. À Arcachon, la température de l’eau a oscillé entre 16 et 24 °C du 17 au 28 mai, alors que les normales sont comprises entre 13,4 et 17,8 °C.
"Les eaux de surface sont extrêmement réactives aux canicules atmosphériques, qui alimentent les vagues de chaleur marines. Les épisodes de chaleur de mai et juin 2026 laissent craindre une hécatombe invisible sous l’eau, affectant particulièrement les jeunes stades de vie des poissons, crustacés, coquillages ... Leur mortalité, indétectable en raison de la rapidité de leur désagrégation, pourrait avoir des conséquences majeures sur la biodiversité littorale", expose Nathaniel Bensoussan, chercheur Ifremer au Laboratoire d’Océanographie Physique et Spatiale.
Les données satellitaires de l’observatoire européen Copernicus montrent qu’à l’échelle du globe, les zones côtières et les mers semi-fermées de l’Atlantique Nord sont parmi celles qui se réchauffent le plus vite entre 1982 et 2024. La mer Noire arrive en tête, suivie de la mer Baltique puis de la Méditerranée, où la température de surface a augmenté de 1,5 °C en 43 ans. Sur la façade Manche/Atlantique française, la hausse moyenne est comprise entre 0,5 et 1 °C, avec des zones comme la baie de Granville qui atteignent aussi +1,5 °C sur la même période.
Des effets directs sur la biodiversité
Les canicules marines peuvent provoquer le blanchissement des coraux, affecter les algues et les herbiers marins, et accroître la mortalité d’espèces sensibles à la hausse des températures. Elles modifient aussi les populations d’espèces dites ingénieures, comme les laminaires en Bretagne, les herbiers en Méditerranée ou les coraux dans les territoires d’outre-mer.
Ces espèces structurent les milieux côtiers. Leur fragilisation peut perturber les chaînes alimentaires, modifier la répartition des espèces et affecter des activités comme la pêche. Certains poissons migrent vers des eaux plus froides, tandis que d’autres populations peuvent s’effondrer localement.
Les vagues de chaleur marines peuvent aussi modifier les équilibres chimiques de l’eau. Lorsque l’eau est chaude et qu’il n’y a pas de vent, l’oxygène se dissout moins facilement, ce qui favorise des crises anoxiques, notamment dans les espaces semi-fermés comme les lagunes méditerranéennes. Pendant l’été 2018, ce type d’épisode a provoqué la mort de 2 703 tonnes d’huîtres et de 1 218 tonnes de moules en élevage dans la lagune de Thau.
Huîtres creuses : des pontes plus précoces
En France hexagonale, les vagues de chaleur marines modifient déjà le cycle de vie de l’huître creuse. En 2025, les huîtres ont pondu entre deux et quatre semaines plus tôt que les années précédentes. Le captage de naissains reste globalement bon sur les sites suivis par Ecoscopa, mais ces résultats confirment des tendances observées depuis 2010. Le réseau suit huit sites : la lagune de Thau, le bassin d’Arcachon, les Pertuis Charentais, la baie de Bourgneuf, la baie de Vilaine, la rade de Brest, la baie du Mont-Saint-Michel et la baie des Veys.
En 2025, des vagues de chaleur aiguë en fin de printemps et au début de l’été ont provoqué une reproduction plus précoce des huîtres, notamment dans la lagune de Thau et le bassin d’Arcachon. Des pontes massives ont été observées dès juin, alors qu’elles intervenaient auparavant en juillet ou en août. Selon les régions, les conséquences ne sont pas les mêmes. Dans le nord de la France, la hausse de la température de l’eau favorise généralement la reproduction, le développement larvaire et la croissance des jeunes huîtres. Dans les lagunes méditerranéennes, les canicules les plus intenses peuvent au contraire provoquer des températures excessives pour le développement larvaire et les conditions alimentaires des larves.
"Jusqu’ici, les pontes précoces ne posent pas de problème majeur dans la mesure où les larves trouvent encore de quoi se nourrir, mais il existe un risque de désynchronisation si les coquillages ne pondent plus au moment où l’alimentation est favorable au développement des larves. Cette précocité nous emmène dans une inconnue écologique", souligne Franck Lagarde, chercheur au Laboratoire Environnement Ressources Occitanie et coordinateur du réseau Ecoscopa.
Depuis 2018-2019, jusqu’à six épisodes de ponte ont été observés au cours d’une même saison sur le site de Thau, contre quatre il y a quinze ans. Ces pontes répétées fragilisent les coquillages adultes, entraînent des pertes de poids et retardent leur retour à un bon état physiologique jusqu’à l’automne, voire l’hiver.
Méditerranée : gorgones et posidonies sous pression
La Méditerranée est l’une des mers du globe qui se réchauffent le plus vite. Les vagues de chaleur marines y sont particulièrement intenses et provoquent un stress important sur la biodiversité, avec un risque de disparition locale d’espèces. Les gorgones, espèces proches des coraux et bien connues des plongeurs, font partie des organismes les plus vulnérables. Elles structurent le coralligène, un milieu qui abrite plus de 1 500 espèces. Les premiers épisodes de mortalité à grande échelle liés à des vagues de chaleur marines ont été observés en 1999 et 2003 sur plus de 1 000 km de côtes.
"Voir des forêts animales entières de gorgones blanchies et mortes en Méditerranée, c’est comme voir une forêt qui a brûlé. Ces coraux sont à la mer ce que les arbres sont aux forêts. Ils ont une longue durée de vie et ont un rôle d’habitat pour la biodiversité associée, servant notamment d’abri et de nurserie à de nombreuses espèces, ou encore de support aux pontes de certaines raies et requins", détaille Nathaniel Bensoussan.
Les posidonies, plantes marines qui forment de vastes prairies sous-marines et abritent plus de 20 % de la biodiversité de la Méditerranée, sont également suivies de près. La vague de chaleur marine de 2022 a entraîné un épisode de floraison massive, l’un des plus intenses jamais observés pour cette espèce dans l’ensemble du bassin méditerranéen. Ces floraisons peuvent toutefois fragiliser les posidonies, car elles mobilisent beaucoup d’énergie au détriment de la croissance des plantes, sans garantir l’installation de nouvelles plantules.
Lagunes méditerranéennes : des herbiers transformés
Dans les lagunes méditerranéennes, les herbiers sont eux aussi sensibles aux variations de température. Une étude de l’Ifremer publiée en janvier 2026 montre que certaines plantes marines résistent mieux aux épisodes extrêmes, voire en bénéficient, tandis que d’autres sont fragilisées. Les recherches ont porté sur trois espèces présentes dans les lagunes méditerranéennes françaises : Cymodocea nodosa, Zostera noltei et Ruppia cirrhosa. Dans des bassins expérimentaux, les plantes ont été soumises à des hausses de température de 2 °C, 4 °C et 6 °C par rapport aux conditions normales.
Les résultats montrent des réponses contrastées. Cymodocea nodosa bénéficie d’une hausse soudaine des températures et pousse plus vite. Ruppia cirrhosa ne réagit pas à ce stress. Zostera noltei tire profit d’une hausse de 2 à 4 °C, mais souffre à 6 °C au-dessus des normales. Pour suivre ces évolutions, 29 stations ont été installées dans 22 lagunes méditerranéennes françaises, de la Corse à la frontière espagnole. Elles mesurent la température de l’eau toutes les dix minutes.
Polynésie française : coraux, bénitiers et huîtres perlières menacés
Dans le Pacifique Sud, les canicules marines peuvent atteindre près de 32 à 33 °C dans certains atolls. En Polynésie française, les lagons sont particulièrement exposés, avec une forte dépendance des populations humaines aux ressources lagonaires.
Le programme MaHeWa, pour Marine Heatwaves, a été lancé en 2024 dans le cadre du Programme prioritaire de recherche « Océan et Climat ». Piloté par l’IRD et l’Ifremer, en partenariat avec le CNRS, il associe un suivi biologique des coraux, bénitiers, huîtres perlières, poissons et oursins à une étude physique des canicules marines depuis 1981.
"En Polynésie, l’environnement thermique est relativement stable, la température varie peu d’une saison à l’autre, et l’on constate que les espèces sont déjà à la limite de leur tolérance thermique. Les événements de canicules marines créent donc un stress important et des épisodes de mortalité des espèces côtières. De plus, les vagues de chaleur marines viennent se surajouter aux effets du changement global qui se manifestent dans le Pacifique Sud, notamment avec les contaminations d’origine anthropique, les pluies et houles extrêmes", explique Guillaume Mitta, chercheur et responsable de l’unité Ressources marines de l’Ifremer en Polynésie.
En 2016, lors d’un épisode El Niño, 79,9 % des bénitiers suivis étaient totalement blanchis en Polynésie française. Une étude publiée en mars 2026 a permis de définir un indice de stress thermique du bénitier, qui pourrait contribuer à anticiper les épisodes de blanchissement et à mettre en place des stratégies d’adaptation pour la filière pêche.
Les huîtres perlières sont également concernées. Les résultats publiés en mars 2025 montrent que leurs larves basculent dans un état de souffrance physique au-delà de 29,3 °C. Les pics de chaleur suffisent donc à tuer les larves et à affecter la population de cette espèce emblématique du Pacifique Sud.
Les coraux, essentiels à l’équilibre des lagons, blanchissent puis meurent selon les espèces au-delà de 30,5 à 32 °C. Des coraux morts peuvent ensuite être colonisés par des macro-algues, qui filtrent la lumière et empêchent le développement de nouvelles générations de coraux, bouleversant l’ensemble de l’écosystème récifal.
Manche-Atlantique : laminaires et bulots déjà affectés
Sur la façade Manche/Atlantique, le phénomène est plus récent mais s’intensifie depuis 2022. Les chercheurs mesurent déjà des effets sur les forêts d’algues laminaires en Bretagne et sur le bulot en Manche.
Autour de l’île de Molène, en mer d’Iroise, les laminaires ont subi deux épisodes de mortalité majeurs en 2020 et 2023. Laminaria hyperborea est en situation de stress lorsque l’eau dépasse 18 °C, un seuil désormais régulièrement franchi, même hors épisodes extrêmes. Les suivis en plongée montrent un déclin marqué, avec des champs d’algues raréfiés ou localement disparus.
Les laminaires forment des habitats importants pour de nombreuses espèces, dont les lieus jaunes lors de leur première année de vie. Leur fragilisation crée des incertitudes pour la biodiversité locale, mais aussi pour les filières économiques, comme les goémoniers et certains pêcheurs professionnels.
En Manche, le bulot connaît une chute drastique dans les zones exploitées depuis des décennies. Dans les années 2000 et jusqu’en 2017, les caseyeurs de Manche Ouest pêchaient plus de 10 000 tonnes de bulots par an. Ce volume a chuté de 80 %, avec 1 900 tonnes remontées en 2025.
Le déclin pourrait être lié à l’augmentation des températures en baie de Granville, où l’eau a gagné localement 1,5 °C en quarante ans. Les canicules marines pourraient aussi jouer un rôle : en 2022, un épisode important a coïncidé avec une chute des captures de près de 50 %.
Pour mieux comprendre ces liens, l’Ifremer, le Comité régional des pêches maritimes et des élevages marins de Normandie, le SMEL et l’Université de Caen Normandie ont lancé en 2025 le projet CCLIMB’UP. Depuis fin juin 2026, des expérimentations en bassins exposent les bulots à différentes températures et à des vagues de chaleur simulées pour étudier leurs effets sur la survie, les déplacements, la reproduction et la croissance.
"L’hypothèse du lien entre les vagues de chaleur et la baisse des captures de bulot est apparue très récemment, elle reste à confirmer. Il est difficile de distinguer l’effet de l’augmentation des températures sur le long terme et celui des événement extrêmes, l’avantage de l’expérimentation en milieu contrôlé est que nous allons pouvoir distinguer chaque facteur et chaque effet", explique Hubert du Pontavice, chercheur en écologie halieutique au Laboratoire Ressources Halieutiques de l’Ifremer à Port-en-Bessin.
memento.fr

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