Attractivité des territoires ultramarins : Choose Outre-mer — 6 milliards d'euros ou la mascarade des investissements déjà programmés ?

Le gouvernement présente la première édition de Choose Outre-mer comme "un succès avec près de 6 milliards d’euros de projets d’investissement". Cent projets auraient été "recensés dans les territoires", avec plus de "150 entreprises" réunies à Paris. Sur le papier, la moisson paraît spectaculaire. Mais derrière les milliards affichés, combien d’euros supplémentaires ont réellement choisi les Outre-mer grâce à Choose Outre-mer ?

Le slogan utilisé quelques jours avant l’événement avait pourtant le mérite d’être limpide. "Et si votre prochaine opportunité était en Outre-mer ?" Sur le site du ministère, cette formule était employée dans le cadre du job dating organisé avec France Travail et l’Apec. Pour le volet économique, Choose Outre-mer était parallèlement présenté comme un rendez-vous consacré à l’investissement et à l’attractivité, destiné à favoriser la concrétisation de nouveaux projets.

Dès lors, la question mérite d’être retournée aux organisateurs. Qui a réellement choisi les Outre-mer le 1er octobre ?

Car lorsqu'on examine plusieurs des investissements entrant dans les "près de 6 milliards d’euros" annoncés, certains étaient déjà programmés bien avant la création de cette journée parisienne.

En Guyane, "250 millions d’euros" sont attribués au projet porté par IDEX pour l’unité de valorisation énergétique de Macouria. Pourtant, dès 2024, les travaux préparatoires étaient déjà engagés. Un dossier de la Communauté d’agglomération du Centre Littoral précisait que l’implantation de l’unité avait été définie conjointement avec IDEX et que les études devaient être réalisées en 2024 et 2025. Le projet n’a donc manifestement pas attendu Choose Outre-mer pour exister.

Même constat en Polynésie française. Les annonces comptabilisent "30 millions d’euros" pour le réseau de radars spatiaux SORASYS de Look Up Space. Mais le 4 février 2026, près de huit mois avant Choose Outre-mer, l’entreprise annonçait déjà la signature de son contrat avec Tahiti Nui Telecom et le lancement de la construction de deux radars. Leur mise en service était même annoncée pour septembre 2026 et mars 2027.

En Guadeloupe, les "100 millions d’euros" associés au projet d’Albioma au Moule interrogent de la même manière. Une enquête publique concernant la conversion des installations et l’implantation d’une unité de valorisation de combustibles solides de récupération s’était déroulée du 24 juin au 24 juillet 2024. Là encore, plus de deux ans avant Choose Outre-mer, le projet était suffisamment avancé pour entrer dans une procédure environnementale officielle.

Rien que pour ces trois exemples, ce sont "380 millions d’euros" présentés dans le bilan de Choose Outre-mer qui correspondent à des projets dont l’existence était établie avant le 1er octobre 2026.

Cela ne signifie pas que ces investissements sont fictifs. Ils sont bien réels et peuvent être particulièrement importants pour les territoires concernés. Mais les réunir sous une bannière Choose Outre-mer et communiquer ensuite sur "près de 6 milliards d’euros de projets d’investissement" peut laisser croire à une dynamique nouvelle qu'il reste à démontrer.

La différence entre recenser des investissements et les provoquer

Le mot Choose prend alors une importance particulière. Choisir suppose normalement qu’un acteur qui hésitait entre plusieurs destinations décide finalement d’investir en Guadeloupe, en Guyane, à La Réunion, à Mayotte ou dans un autre territoire ultramarin. Or les principaux projets cités dans le bilan sont, pour plusieurs d’entre eux, portés par des entreprises déjà présentes dans ces territoires ou correspondent à des opérations pensées depuis longtemps pour y être réalisées.

Où sont donc les nouveaux investisseurs ?

Le communiqué indique qu’une dizaine d’entreprises étrangères figuraient parmi les participants. Mais il ne détaille pas quelles entreprises étrangères ont décidé, à l’issue de cette journée, de réaliser un investissement dans les Outre-mer, ni les montants correspondant à ces éventuelles décisions nouvelles. C’est pourtant là que devrait se trouver le véritable bilan de Choose Outre-mer.

Combien d’entreprises qui n’étaient pas présentes dans les territoires le 30 septembre ont décidé d’y investir le 1er octobre ? Combien de projets ont obtenu un financement qui n’existait pas auparavant ? Combien de millions ou de milliards supplémentaires ont été engagés grâce aux rendez-vous organisés à Paris ? Et quelle part des "près de 6 milliards d’euros" était déjà programmée avant même l’annonce de Choose Outre-mer ?

Parmi les nouveautés identifiables figure le fonds Outre-Mer One. L’Agence française de développement annonçait le 1er octobre un premier closing "visé à hauteur de 34 millions d’euros" pour une taille cible de 50 millions. Ce nouvel outil financier constitue un apport concret qui pourra être évalué au fil de ses investissements. Mais 34 ou même 50 millions d’euros sont très éloignés des 6 milliards brandis pour résumer la journée.

Les rencontres entre entreprises, les rendez-vous d’affaires, les conventions avec France Travail et Business France, l’accompagnement de PME mahoraises ou encore le concours de start-up peuvent évidemment déboucher sur de nouveaux investissements. Le ministère présentait d’ailleurs le concours comme une occasion pour des entreprises ultramarines déjà constituées de rencontrer des investisseurs et d’accélérer leur recherche de financement. Ces résultats devront néanmoins être mesurés après l’événement et non confondus avec des investissements décidés auparavant. D’où cette interrogation qui risque de poursuivre Choose Outre-mer après les effets d’annonce. Les "près de 6 milliards d’euros" représentent-ils réellement l’argent nouveau attiré vers les territoires ou simplement l’addition de projets ultramarins déjà dans les tuyaux ?

Si l’ambition consiste vraiment à faire des Outre-mer une nouvelle destination pour les capitaux nationaux et internationaux, la transparence permettrait facilement de lever le doute. Il suffirait de publier, projet par projet, ce qui était acquis avant Choose Outre-mer, ce qui a été obtenu pendant l’événement et ce qui sera effectivement investi grâce aux rencontres du 1er octobre. Faute de cette distinction, l’accusation de mascarade comptable continuera nécessairement d’alimenter le débat. Car afficher les investissements déjà prévus ne suffit pas à prouver que de nouveaux investisseurs ont choisi les Outre-mer. Le véritable succès de Choose Outre-mer ne se mesurera pas aux milliards additionnés sur une scène parisienne, mais aux milliards supplémentaires qui pourront demain répondre à une question beaucoup plus simple. Qui, précisément, a choisi les Outre-mer grâce à Choose Outre-mer ?

Beaucoup d’acteurs étaient déjà là !

Parmi les entreprises citées, combien découvrent réellement les Outre-mer à l’occasion de l’événement ? Plusieurs porteurs de projets sont en réalité implantés depuis des années dans les territoires ou avaient engagé leurs opérations bien avant le 1er octobre 2026.

La Réunion — Torskal — "43 millions d’euros"

L’usine de nanoparticules d’or est portée par Torskal. Mais Torskal est une entreprise réunionnaise créée en 2015 et dont le siège est installé à Saint-Denis. Il ne s’agit donc pas d’un nouvel investisseur choisissant La Réunion à l’occasion de Choose Outre-mer.

Mayotte — Kumulus Water — "4,3 millions d’euros"

Kumulus Water disposait déjà d’une présence à Mayotte avant Choose Outre-mer. L’entreprise indiquait avoir commercialisé ses solutions sur l’île, établi un siège à Mamoudzou et ouvert une implantation locale. Le groupe Potier annonçait également un partenariat avec sa filiale mahoraise MIM pour distribuer et maintenir ses équipements.

Mayotte — Mauvilac et Océinde — "6,2 millions d’euros"

La reconstruction de l’usine Mauvilac est portée par Océinde. Difficile ici encore de parler d’un nouvel acteur attiré vers les Outre-mer. Mauvilac Mayotte existe depuis 2016 à Mamoudzou, tandis que Mauvilac appartient au groupe Océinde, groupe historiquement réunionnais et présent depuis longtemps dans l’océan Indien.

Guyane — IDEX — "250 millions d’euros"

Le projet d’unité de valorisation énergétique de Macouria ne date pas de Choose Outre-mer. La CACL avait signé dès le 29 avril 2024 le contrat de délégation avec un groupement comprenant IDEX pour concevoir, construire et exploiter les équipements. Le montant global annoncé à l’époque dépassait déjà 263 millions d’euros.

Martinique — IDEX — "225 millions d’euros"

IDEX n’arrive pas davantage en Martinique avec Choose Outre-mer. Le groupe dispose d’une agence locale et exploite déjà des équipements de traitement et de valorisation des déchets, notamment au Robert et à Fort-de-France. La modernisation annoncée concerne donc un opérateur déjà solidement présent sur le territoire.

Guadeloupe — Albioma — "100 millions d’euros"

Albioma représente probablement l’exemple le plus parlant. Sa centrale du Moule est en service depuis 1998 et fournit environ 30 % de l’électricité disponible sur le réseau guadeloupéen. Le groupe développe également le solaire en Guadeloupe depuis 2008. L’investissement annoncé à Choose Outre-mer est donc porté par un acteur historique du territoire, et non par un nouvel investisseur venant de choisir la Guadeloupe.

Nouvelle-Calédonie — SUEZ — "55 millions d’euros"

La nouvelle usine d’eau potable est attribuée à SUEZ Eau France. Mais SUEZ est déjà présent en Nouvelle-Calédonie dans les métiers de l’eau et de l’assainissement et y dispose notamment d’un centre de pilotage intelligent. Là encore, il s’agit d'un groupe déjà actif dans les Outre-mer.

Nouvelle-Calédonie — Port autonome — "70 millions d’euros"

Le projet de pôle de maintenance navale est porté par le Port autonome de Nouvelle-Calédonie lui-même. Il ne s’agit donc évidemment pas d’un investisseur extérieur ayant choisi la Nouvelle-Calédonie à l’occasion du sommet. Dès avril 2026, le gouvernement calédonien présentait déjà la structuration de la filière de maintenance et de déconstruction navale comme l’un des axes de transformation du port.

Polynésie française — Look Up Space — "30 millions d’euros"

Look Up Space pourrait apparaître comme un nouvel acteur extérieur. Mais son choix de la Polynésie est antérieur à Choose Outre-mer. L’entreprise avait signé son contrat avec Tahiti Nui Telecom le 4 février 2026 et annoncé immédiatement le lancement de la construction de deux radars, avec une première mise en service programmée dès septembre 2026.

Polynésie française — Airaro — "4 millions d’euros"

Airaro n’a pas davantage découvert la Polynésie grâce à Choose Outre-mer. L’entreprise a été fondée en Polynésie française en 2012 et y développe depuis des années les technologies SWAC utilisant l’eau froide des profondeurs pour la climatisation.

Saint-Martin — IDEX — "10 millions d’euros"

IDEX était déjà présent dans les Outre-mer et notamment à Saint-Martin bien avant cette première édition. Son rapport intégré 2024 mentionnait déjà explicitement des installations de valorisation énergétique exploitées en Martinique et à Saint-Martin.

Au total, une part significative des investissements emblématiques retenus pour illustrer les "près de 6 milliards d’euros" est donc portée soit par des entreprises ultramarines, soit par des groupes déjà implantés dans les territoires, soit par des projets engagés plusieurs mois, voire plusieurs années, avant Choose Outre-mer. Cela ne retire rien à l’intérêt économique de ces investissements. Mais cela renforce une question essentielle pour juger du succès réel de l’opération. Parmi ces 6 milliards d’euros, combien correspondent réellement à de nouveaux capitaux et à de nouveaux investisseurs qui ont choisi les Outre-mer grâce à Choose Outre-mer ?

GGLP


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