
À Pékin, Sun Jiwen, ancien ambassadeur de Chine au Gabon, a consacré une conférence à la trajectoire économique et sociale de la Chine, de la fondation de la République populaire en 1949 aux politiques actuelles de modernisation et de coopération internationale. L’intervention s’est tenue le 18 octobre 2026 dans le cadre du séminaire réunissant des journalistes francophones, auquel Le Mémento participe en tant que média réunionnais invité.
Intitulée « Réaliser la modernisation à la chinoise et renforcer la coopération internationale », la présentation a déroulé près de huit décennies de transformations. Le fil conducteur : expliquer comment un pays encore très pauvre et essentiellement rural au lendemain de 1949 est devenu une puissance industrielle, commerciale et technologique de premier plan, tout en conservant un rôle important de l'État dans son organisation économique.
La conférence est d'abord revenue sur la naissance de la République populaire de Chine, proclamée le 1er octobre 1949 par Mao Zedong, dirigeant du Parti communiste chinois et président du nouveau gouvernement central. Zhou Enlai est alors nommé à la tête du gouvernement et ministre des Affaires étrangères. Des documents diplomatiques de l'époque confirment ces fonctions.
Selon les données présentées par Sun Jiwen, qui cite les Nations unies, la Chine comptait alors 540 millions d'habitantset affichait un PIB par habitant de 27 dollars, contre 44 dollars pour l'Asie et 57 dollars pour l'Inde.
Très tôt, la modernisation devient un objectif politique. En septembre 1954, lors de la première session de la première Assemblée populaire nationale, Mao Zedong défend la transformation du pays en une économie industrialisée. Zhou Enlai, alors Premier ministre, évoque dans son rapport gouvernemental le développement d'une industrie, d'une agriculture, de transports et d'une défense modernisés.
Cette intervention de Zhou Enlai constitue une première formulation de ce qui deviendra ensuite la politique des « Quatre modernisations ». Le concept évoluera : en 1964-1965, les quatre domaines seront formalisés autour de l'agriculture, de l'industrie, de la défense nationale et des sciences et technologies.
Le premier plan quinquennal, couvrant la période 1953-1957, donne alors la priorité à la création d'une base industrielle nationale, au développement agricole et aux infrastructures.
L'un des éléments les plus concrets évoqués pendant la conférence permet de mesurer la distance parcourue : pendant plusieurs décennies, une partie importante de la consommation chinoise a été organisée autour d'un système de rationnement par tickets.
Dans les villes, disposer d'argent ne suffisait pas nécessairement pour acheter certains produits. Pour obtenir une quantité déterminée de céréales au prix fixé par l'État, les ménages devaient également présenter les titres de rationnement correspondants. Le système concernait surtout les populations urbaines ; dans les campagnes, l'approvisionnement était organisé selon d'autres mécanismes liés notamment aux systèmes de collecte agricole et aux structures rurales. Des travaux académiques situent cette période de rationnement entre le début des années 1950 et 1993.
Les produits concernés étaient nombreux. Les tickets de tissu apparaissent dès 1954, tandis que le rationnement des céréales est généralisé en 1955. D'autres titres permettent ensuite d'obtenir de l'huile, de la viande, des œufs, du sucre ou différents produits du quotidien.
Ces titres n'étaient pas une monnaie parallèle au sens strict : pour acheter les produits concernés, il fallait généralement payer leur prix et remettre en même temps la quantité de tickets exigée. Ils matérialisaient surtout la quantité de marchandises qu'un ménage pouvait obtenir dans le système de distribution planifiée.
Leur disparition a accompagné la progression des réformes de marché. Shenzhen, future vitrine de l'ouverture économique, a été l'une des premières villes à supprimer les tickets de céréales en 1984 et à libéraliser les prix du grain, de l'huile et du porc. À l'échelle nationale, la suppression des tickets de céréales et d'huile intervient à partir du 1er avril 1993 ; l'essentiel du système disparaît au cours de 1993 et 1994.
Ce passage est essentiel pour comprendre la transformation économique chinoise : en quelques décennies, le pays est passé d'une économie où l'accès à certains biens de consommation était administré en fonction des disponibilités à une économie dans laquelle les mécanismes de marché occupent une place beaucoup plus importante.
Une deuxième période structurante intervient à partir de 1978, lorsque Deng Xiaoping devient la figure centrale d'une politique de réforme économique et d'ouverture vers l'extérieur.
Les premières transformations touchent notamment l'agriculture. Elles sont suivies par la création de zones économiques spéciales destinées à expérimenter de nouvelles règles et à attirer les investissements étrangers. En 1980, Shenzhen, Zhuhai, Shantou et Xiamen deviennent les quatre premières grandes zones économiques spéciales. La Banque mondiale souligne le rôle de ces territoires comme laboratoires des réformes chinoises avant l'extension progressive de certaines pratiques au reste du pays.
Shenzhen symbolise particulièrement cette rupture. Située face à Hong Kong, la ville est utilisée comme terrain d'expérimentation pour l'investissement, le commerce extérieur et les nouvelles méthodes de gestion.
La présentation de Sun Jiwen met en regard plusieurs indicateurs entre 1978 et 2018. Selon les chiffres affichés pendant la conférence, la part de la Chine dans l'économie mondiale serait passée de 1,8 % à 14,8 %, le PIB par habitant de 156 à 9 732 dollars et la population urbaine de 12 % à 60 %. Le nombre d'entreprises privées serait parallèlement passé de pratiquement zéro dans le système économique de 1978 à environ 20 millions en 2018.
À plus long terme, la Banque mondiale estime que la croissance chinoise a dépassé en moyenne 9 % par an depuis le début des réformes, tandis que près de 800 millions de personnes sont sorties de l'extrême pauvreté selon les critères internationaux utilisés par l'institution.
La seconde partie de la conférence s'est intéressée à la notion de « modernisation à la chinoise », expression désormais intégrée au discours institutionnel chinois.
Cinq caractéristiques ont été présentées : une modernisation concernant une population de très grande taille ; la recherche d'une « prospérité commune » ; le développement parallèle de la richesse matérielle et de la dimension culturelle et sociale ; la recherche d'une coexistence entre développement économique et environnement ; enfin, une modernisation présentée par les autorités chinoises comme s'inscrivant dans une voie de « développement pacifique ».
La présentation s'est appuyée sur plusieurs politiques publiques pour illustrer ces orientations. Le système chinois d'assurance médicale couvrirait ainsi plus de 1,3 milliard de personnes. Dans les campagnes, un nouveau système coopératif d'assurance maladie a été expérimenté à partir de 2003 avant d'atteindre, selon la présentation, une couverture de base de l'ensemble de la population rurale en 2010.
L'éducation a également été présentée comme un pilier de cette politique, avec environ 3 000 milliards de yuans investis chaque année, soit environ 4 % du PIB national selon les chiffres communiqués pendant la conférence.
Sur l'environnement et l'énergie, Sun Jiwen a notamment mis en avant le développement rapide des capacités renouvelables. La présentation chiffre à 996,8 milliards de kWh la production éolienne chinoise en 2024 et à 419 milliards de kWh la production solaire.
Ces données s'inscrivent dans un récit institutionnel mettant l'accent sur les résultats obtenus. Leur présentation ne gomme toutefois pas les transformations structurelles nécessaires pour y parvenir : urbanisation massive, ouverture aux capitaux étrangers, développement du secteur privé, industrialisation et transformation progressive d'un système très fortement administré vers une économie combinant mécanismes de marché et intervention publique.
La dernière partie de l'intervention a élargi le sujet à la place de la Chine dans les échanges internationaux et notamment à ses relations avec les pays africains.
Le support de conférence indique un commerce Chine-Afrique de 336 milliards de dollars en 2025. Les statistiques officielles chinoises publiées depuis font toutefois apparaître un montant légèrement différent : 348 milliards de dollars pour l'ensemble de l'année 2025, un nouveau record selon l'Administration générale des douanes chinoises. L'écart mérite d'être signalé, les deux chiffres ne pouvant être présentés comme équivalents.
La conférence est également revenue sur la troisième Exposition économique et commerciale Chine-Afrique, organisée du 29 juin au 2 juillet 2023. Selon les données présentées, l'événement avait réuni plusieurs forums et rencontres consacrés aux infrastructures, à la santé, à l'agriculture, au textile, aux parcs industriels ou encore à la formation professionnelle. 120 contrats représentant 10,3 milliards de dollars avaient été annoncés, avec 1 500 exposants africains et 1 600 produits provenant de 29 pays. La modernisation a? la chinoise
Pour les journalistes francophones présents à Pékin, cette dimension internationale constitue une partie importante du programme : comprendre non seulement la trajectoire intérieure de la Chine, mais également la manière dont le pays présente aujourd'hui son modèle de développement et ses relations économiques extérieures.
Le cas réunionnais reste distinct de celui des pays africains représentés au séminaire. Le Mémento participe à ces rencontres en tant que média de La Réunion invité, avec un regard lié aux réalités économiques d'un territoire français de l'océan Indien. Cette position donne aussi un intérêt particulier à la compréhension d'une économie chinoise qui occupe désormais une place importante dans les flux commerciaux, industriels et technologiques de la région.
La conférence de Sun Jiwen permet ainsi de replacer la Chine contemporaine dans un temps long : celui d'un pays passé en quelques générations des pénuries et du rationnement à l'industrialisation massive, à l'ouverture commerciale et à une présence économique mondiale de premier plan. Une trajectoire que Pékin présente aujourd'hui sous le concept de « modernisation à la chinoise », mais dont l'histoire économique concrète — des tickets de céréales aux zones économiques spéciales — permet d'en saisir plus directement l'ampleur.
memento.fr


0 COMMENTAIRE(S)