
Premier homme de couleur correspondant del'Académie royale des sciences de Paris, cesavant autodidacte né en 1755 à Mile Bourbon attend encore la pleine reconnaissance qu'il mérite.
Il est né à Saint-Pierre, fils d'une esclave affranchie et d'un ingénieur des Lumières. Il a gravi le Piton de la Fournaise en compagnie d'un naturaliste de renom, cartographié les côtes de l'océan Indien, et reçu en 1786 la distinction de correspondant de l'Académie royale des sciences de Paris, une première absolue pour un homme de couleur.
Pourtant, Jean-Baptiste Lislet-Geof-froy (1755-1836) reste largement mécon-nu. Cest pour réparer cet oubli qu'Hans-Jürgen Lüsebrink, l'un des grands spécialistes mondiaux des études fran-cophones, a consacré une conférence publique à ce destin exceptionnel, à l'invitation des Ami.e.s de l'Université, à la Bibliothèque départementale de La Réunion.
Un enfant de l'ile devenu savant.
L'histoire commence dans un lieu-dit aux confins de Saint-Pierre : Lislet-Bassin-Plat, où naît en 1755 Jean-Baptiste Lis-let, fils de Niama, esclave sénégalaise affranchie à sa naissance et d'un ingénieur français imprégné des idées des Lumières, Jean-Baptiste Geoffroy. Ce père éclairé lui transmetl'essentiel: lire, écrire, dessiner, les mathématiques et la géométrie. Pas d'école, inaccessible aux enfants d'esclaves libres, mais une formation privée autodidacte qui forge un esprit d'une rare acuité.
En 1771, lejeune Lislet a tout juste seize ans lorsqu'il accompagne le naturaliste français Philibert Commerson (compa-gnon de Bougainville lors de son tour du monde) dans une expédition vers le Piton de la Fournaise. Herboriste et assistant, il impressionne le savant par sa connaissance du terrain, son sens de l'observation et son talent pour le dessin. Cette rencontre, due en partie au hasard et aux relations de son père, constitue le premier tournant décisif de sa vie. Recommandé par Commerson à d'autres explorateurs, le jeune homme rejoint ensuite l'ile de France, l'actuelle ile Maurice, où il débute comme dessinateur dans les travaux portuaires de Port-Louis, avant d'intégrer le génie militaire.
Sa carrière prend alors une dimension transoceanique remarquable. Il guide et assiste plusieurs grandes expéditions scientifiques françaises dans l'océan Indien : celles de Bory de Saint-Vincent, de François Péron, de Louis de Freycinet. Il cartographie avec une précision reconnue les côtes de La Réunion, de Maurice, de Madagascar et des Seychelles.
Nommé officier adjoint du génie en 1794, puis capitaine en 1803, il est l'homme par qui les forts de l'île Maurice sont remis aux Britanniques lors de la conquête an-glaise. ET c'est finalement sous pavillon britannique qu'il poursuivra sa carrière, refusant de quitter ce territoire qui était devenu le sien.
Reconnu à Paris, marginalisé partout.
En 1786, des tables météorologiques d'une précision exceptionnelle, établies patiemment sur plusieurs années depuis Tile de France, parviennent à l'Académie royale des sciences de Paris. Le marquis de Condorcet, philosophe, encyclopé-diste, farouche adversaire de l'esclavage, les examine et rend un avis enthousiaste: les observations lui paraissent "faites avec soin" et ilrecommande de les conserver et de les publier. Le 23 août 1786, Lislet-Geoffroy est nommé correspondant de l'Académie. Ila 31 ans. C'est le premier homme de couleur et fils d'esclave à recevoir pareille distinction d'une académie euro-péenne, et il le restera pendant près d'un siècle et demi, jusqu'en 1934.
Mais la reconnaissance officielle a ses limites. Lislet-Geoffroy n'est correspondant que de loin, autodidacte sans titre ni qualification dans les listes de l'institution.
Ses mémoires, pourtant salués, ne seront jamais publiés dans les recueils académiques, contrairement aux vœux répétés de Condorcet. Quand la Révolution dissout l'Académie en 1793 et que l'Institut de Francelui succède en 1795, Lislet-Geoffroy n'est pas réintégré parmi les correspon-dants. Il sera le seul dans ce cas parmi ses pairs. L'abbé Grégoire, lui-même membre fondateur de l'Institut, ose à peine formuler ce que tout le monde pressent : "Serait-ce à cause de sa couleur? Je repousse un soupçon qui serait pour mes confrères un outrage".
Le soupçon, pourtant, est difficile à écar-ter. En 1802, Napoléon Bonaparte rétablit l'esclavage. Lislet-Geoffroy, veuf, père de deux enfants, se voit refuser la pension à laquelle ses états de service lui donnaient droit. "Encore une fois le racisme de Napoléon Bonaparte", souligne le professeur Lüsebrink. Ce n'est qu'en 1821 que François Arago, scientifique de renommée internationale et républicain convaincu répare T'injustice en obtenant sa réintégration à l'Institut de France, dans la section géographie et navigation.
Une mémoire à reconstruire.
A l'ile Maurice, le schéma se répète: cofondateur d'une académie des sciences locale en 1801, il en devient secrétaire, puis vice-président, cédant la présidence à un membre blanc. En 1833, lorsque le poste de président de la Société d'histoire naturelle de l'île est va-cant, le secrétaire de la Société propose Lis-let-Geoffroy, qu'il appelle "le patriarche de la science dans cette île". Il ne sera président que le temps d'une journée.
Lislet-Geoffroy ne quitta jamais l'archipel de l'océan Indien. Il mourut à Port-Louis le 8 février 1836, et François Aragolui consacra une notice nécrologique élogieuse devant l'Institut de France, saluant "ce modeste et courageux savant créole".
Mais sa trace dans la mémoire collective s'efface rapidement. Le professeur Lüsebrink la vérifié lui-même : Lislet-Geof-froy n'apparaît pas dans les grandes encyclopédies
scientifiques du XIX siècle, pas même dans celles dirigées par Bory de Saint-Vincent, cet explorateur qui l'appelait pourtant son ami.
À La Réunion, quelques signes té moignent d'un début de réparation mémorielle : un lycée de Saint-Denis, une ruelle à Saint-Pierre près de son lieu de naissance, et depuis 1804, un volcan qui porte le nom de Piton de Lislet. Ses papiers personnels, en grande partie détruits par un ouragan en 1883, ont laissé des traces éparpillées entre les archives de Paris, de Maurice et de La Réunion. C'est à partir de ces fragments: imprimés, manuscrits, procès-verbaux d'académies, que le professeur Lüsebrink reconstruit patiemment une biographie.
La biographie de Lislet-Geoffroy reflète une histoire complexe et transoceanique qui relie les iles françaises, l'océan Indien, la France et le Sénégal", résume-t-il. "Sa mémoire, longtemps effacée et encore largement refoulée, se donne à lire à travers des imprimés et des traces archivistiques épar-pillées". Á ces fragments s'ajoute la fiction littéraire commeleroman illustré bilingue d'Isabelle Hoarau consacré à Niama, la mère de Lislet-Geoffroy qui ouvre un espace de reconstitution mémorielle là où les archives se taisent. Sortir ce personnage de l'ombre, c'est aussi rendre à La Réunion une part de son histoire scientifique et humaine que deux siècles d'oublilui avaient dérobée.


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